Le naufrage du Lamoricière

Un drame de la guerre

Parce qu’il s’est produit en 1942, en pleine Seconde Guerre mondiale, le naufrage du Lamoricière a été un peu trop rapidement effacé de la mémoire collective. De nombreuses familles, dont la mienne, furent pourtant à jamais éprouvées par le terrible acharnement du destin qui conduisit à la disparition de ce navire. Cet article est un hommage à mon grand-père paternel, Pierre CARDIN, et à tous ceux qui furent engloutis par les flots ce jour-là.

Lamoricière dans le port d'Alger Après quatre mois passés à Alger en qualité de sous-lieutenant du 27e escadron du Train, Pierre CARDIN est placé en « congé d’armistice » à compter du 1er janvier 1942. Il est d’autant plus impatient de rentrer chez lui, à Toulon, retrouver sa femme et ses trois jeunes enfants, qu’il a un événement à fêter : sa récente promotion, le 23 décembre 1941, au grade de Lieutenant. C’est donc sûrement le cœur léger qu’il embarque, en ce 6 janvier 1942, à bord du Lamoricière, un paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique habitué des traversées entre Marseille et Alger.

Ce jour-là, le temps est lourd et, en fin de journée, malgré la chaleur, les premières gouttes commencent à tomber tandis que le vent se lève. Cela ne se sent pas trop tant que le bateau est à quai, mais à peine sorti du port, la houle le fait danser. La traversée s’annonce agitée. Du coup, les passagers se cloîtrent dans leurs cabines, à l’exception de quelques téméraires, peu sensibles au mal de mer, qui préfèrent passer le temps dans la salle de bar. Parmi eux, « des officiers permissionnaires de l’armée d’Afrique, qui se rendent en France, font une partie de belote très animée ». Peut-être que Pierre CARDIN est de ceux-là !

Liste embarquement Lamoriciere Le lendemain, 7 janvier, le temps est toujours à la pluie, mais les températures sont bien descendues : il fait froid désormais. La mer est de plus en plus grosse et se déplacer dans les coursives devient de plus en plus périlleux. Lorsque l’heure du dîner retentit, le paquebot accuse déjà six à sept heures de retard sur son temps de trajet habituel. Il atteint à peine les îles Baléares… L’arrivée à Marseille, initialement prévue pour le matin suivant, semble désormais fort compromise. Et on ne peut pas dire que la situation va s’améliorer durant la nuit.

Au matin du 8 janvier, le bateau, toujours en pleine mer, tangue énormément et « le garçon de cabine annonce [aux passagers] qu'[ils sont] loin d’arriver, car [le navire a] passé la nuit à courir au secours du Jumièges, un cargo qui a lancé des SOS ». En vain, puisque le Lamoricière n’a pas retrouvé le cargo en question… Et le bruit commence à courir que le paquebot « ne peut plus pousser à fond les chaudières qui se sont encrassées pendant la nuit ». Comme il est devenu évident que la traversée ne se fera pas dans les temps (et que les vivres prévus ne s’avèreront sûrement pas suffisants), on raconte aussi que le navire se dirige « sur les Baléares, vers Mahon, pour charbonner et [se] mettre à l’abri. »

lamoriciereVers 17h, la nouvelle tombe : il y a une avarie ! Une chaîne humaine se met en place, parmi les passagers masculins valides, pour évacuer l’eau qui inonde déjà la cuisine. À la tombée de la nuit, c’est pire encore : non seulement les hommes n’ont pas réussi à écoper suffisamment, mais les chaudières sont désormais noyées, le vent faisant pencher le bateau du côté de l’avarie. En clair, le Lamoricière, devenu ingouvernable, est à la dérive…

En panne en pleine mer, il ne reste plus qu’à attendre qu’un remorqueur vienne tirer le paquebot de ce mauvais pas. À 20h, il fait nuit noire. On annonce aux passagers que l’électricité va être coupée et que les vains essais d’évacuation de l’eau vont être stoppés puisqu’on n’y voit plus rien de toute façon. « Malgré l’obscurité, (…) il y a de la vie à l’intérieur du navire ; des soldats passent et repassent dans les coursives en s’interpellant calmement. Aucun affolement ne paraît nulle part. » Après avoir tenté toute la nuit de faire pencher le bateau de l’autre côté en faisant transporter à tribord tout ce qui pouvait l’être, le commandant convoque l’ensemble des passagers sur le pont supérieur, au niveau des canots de sauvetage. À l’aube du 9 janvier, « le bateau roule toujours aussi fort et la mer le secoue brutalement. » Pourtant, noyées dans la brume matinale, on aperçoit au loin les hautes falaises de Minorque. Cette vision de la terre si proche redonne du baume au cœur des plus pessimistes.

Mais l’évacuation prend du temps. Nombreux sont ceux qui, affaiblis par un mal de mer constant, peinent à se hisser jusqu’au pont. « Les corvées ayant cessé, les matelots et les militaires, cramponnés le long de la rampe, se passent [les passagers] de mains en mains » avant de les regrouper et de les mettre, autant que faire se peut, à l’abri. Commence alors l’attente d’un éventuel secours dans un « pénible silence ». Ironie du sort, si le vent reste violent et la mer grosse, le temps est devenu magnifique : « le soleil brille sans chauffer, mais rend le spectacle d’une beauté saisissante ».

LAMORICIERE en difficultéDans la matinée, le bruit se répand que le Gueydon a télégraphié qu’il était en vue du Lamoricière ! Nouveau sursaut d’espoir : chacun essaie d’apercevoir à son tour le bateau. À dix heures du matin, il est là, tout proche, et les deux navires se préparent pour les manœuvres de sauvetage qui semblent prendre une éternité. « Mais on ne voit pas un signe d’impatience, on n’entend pas une plainte, même parmi les femmes toujours étendues dans le hall. Aucun appel ne rompt la monotonie de cette attente angoissante. »

Vers onze heures enfin, un ordre retentit : « les femmes et les enfants aux embarcations ! » La descente vers les canots de sauvetage situés à bâbord, tout près de l’eau, s’organise. « Des marins et des soldats, postés tous les deux ou trois mètres le long du parcours, [les] aident. » Un premier canot est mis à la mer, mais la corde se coince dans la poulie, l’empêchant de se dégager complètement. Avec le roulis, le Lamoricière penche alors vers la frêle embarcation et s’appuie sur elle au point de lui faire prendre l’eau ! « La stupeur arrête toutes les paroles dans [les] gorges serrées. » Des bouées et autres radeaux de fortune sont jetés par dessus bord, mais seules deux femmes réapparaissent pour s’y accrocher… Est-ce à ce moment que Pierre CARDIN décide de plonger pour essayer de sauver des vies au péril de la sienne ?

chaloupe-de-sauvetageImpossible de le savoir vraiment, puisqu’à partir de cet épisode, tout devient plus chaotique : tandis que l’on essaie de mettre d’autres canots à la mer, certains passagers préfèrent se jeter à l’eau volontairement, même si la grande majorité s’y retrouve tout simplement par accident tant le bateau continue à être secoué par la tempête. À 12h35, le vendredi 9 janvier 1942, par 40°00N – 04°22E, le Lamoricière s’enfonce dans les flots et disparaît à jamais.

Le Gueydon, le Chanzy et l’Impétueuse (deux autres navires arrivés tardivement sur les lieux du drame) recueilleront à eux trois 92 survivants.
Le Lamoricière en aura, lui, emmené 292 par le fond.

Grâce au témoignage d’un rescapé (dont le nom a malheureusement été perdu par la mémoire familiale), je sais que mon grand-père, Pierre CARDIN,
a plongé à quatre reprises dans les eaux démontées pour tenter de porter secours aux passagers en train de se noyer et que c’est ce quatrième plongeon qui lui aura été fatal. Il avait 29 ans.

Epave Lamoriciere Quant à l’épave du navire, elle a été retrouvée par une équipe de plongeurs italiens, le 29 août 2006, à quelques encablures à peine des côtes de Minorque, par 150 mètres de fond.

NB : Les citations (en italique) présentes dans ce texte sont extraites du livre-témoignage de Maguy Dumond-Courau : Le Naufrage du Lamoricière, aux Éditions L’Ancre de Marine.

En ce 75e anniversaire du naufrage, j’ai également créé une page Facebook consacrée à la tragédie du Lamoricière. Chaque jour, j’y ajoute de nouvelles informations (listes de passagers, articles de presse d’époque ou plus récent, photos du paquebot, etc.), que j’ai patiemment recueillies ces dix dernières années. N’hésitez pas à vous y abonner !

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3 réflexions sur “Le naufrage du Lamoricière

  1. Ce récit est magnifique. L’émotion est tellement présente que j’ai dû relire plusieurs fois pour me rendre compte que l’espoir des secours était vain. Votre jeune lieutenant est admirable de courage.

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